Derrick Rose: Ce qui ne vous tue pas…

Nous sommes le 28 Avril 2012, le United Center rugit de plaisir devant la démonstration de ses protégés lors de ce premier match du premier tour contre Philadelphie. Une douzaine de points d’avance avec une grosse minute à jouer synonyme de victoire assez tranquille pour une équipe amoindrie toute la saison par des blessures diverses. A 90 secondes du bonheur Derrick Rose enclenche un pick&roll avec Joakim Noah, après l’écran il souhaite éviter l’intérieur avec un « side step », dans l’indifférence générale Rose retombe au sol en se tenant la jambe. L’action se poursuit avec un shoot longue distance raté par Kyle Korver, les sixers partent en transition mais ce n’est pas ce que l’histoire retiendra. Quelques secondes plus tard, toute l’équipe est autour de lui, le staff médical arrive pour évaluer la situation et Reggie Miller, alors présent au commentaire aura cette phrase qui trotte désormais dans la tête de tous les fans de Chicago :

« Je suis sûr d’une chose. Toutes les personnes qui vont regarder cette action se poseront la même question : pourquoi était-il encore sur le terrain ? »

Peu après les Bulls vont perdre leur âme avec Joakim Noah qui se blessera à son tour, ouvrant la voie à des Sixers ébahis devant cette aubaine. Le favori, alors premier bilan de la conférence Est, se fait sortir par le dernier qualifié. Opéré un mois plus tard avec un diagnostic sans appel : ce sont les ligaments antérieurs de son genou gauche qui sont touchés. Depuis cette terrible journée, à jamais maudite par les fans de Windy City Derrick Rose n’a toujours pas reposé le pied sur un parquet NBA lors d’un match officiel, il a déjà annoncé qu’il reviendrait pour le début de l’exercice 2013-2014, soit 17 mois après sa blessure.

« Notre plus grande gloire n’est pas de tomber mais de savoir nous relever chaque fois que nous tombons » (Confucius)

Pour beaucoup cette blessure était attendue, personne ne souhaite voir un sportif se blesser mais quand ce même homme utilise à ce point ses qualités athlétiques, il était assez surprenant que cette blessure intervienne « si tard ». Ce qu’il ne faut pas oublier c’est que depuis son entrée à l’université, Rose avait joué beaucoup trop de matchs, chaque été il continuait sur le même rythme en oubliant de reposer un corps qui en avait pourtant bien besoin. Cela peut sembler bizarre de dire cela puisqu’il y a certainement des dizaines de joueurs NBA qui font cette même erreur mais aucun d’entre eux ne s’appelle Derrick Rose, aucun d’entre ne possède le même jeu explosif, les mêmes appuis que le héros d’Englewood. La blessure était crainte, surtout que chaque soir Rose donnait tout pour son équipe ; lançant son corps dans une bataille qui, à terme, ne pouvait que finir en victoire à la Pyrrhus. Partout autour de la ligue le jeune homme inquiétait, d’autant que son coach, Tom Thibodeau n’était pas un adepte du turnover. Avant de tomber face à Philadelphie il avait connu un grand nombre de pépins physiques, à chaque fois il avait décidé de continuer malgré la douleur. Il y a deux ans il avouait même qu’il ne pouvait plus poser le pied par terre à cause de la douleur, chaque soir il utilisait son corps avec une violence qui allait forcément le rattraper. Si Derrick Rose a réussi à s’imposer et à dominer son poste cela ne s’est pas fait sans douleur.

« Plus on s’élève et plus dure sera la chute »

Le feuilleton Derrick Rose a illuminé toute la dernière saison NBA, depuis l’été dernier nombreux étaient les fans qui pensaient bien que le jeune homme allait choisir de se renforcer cette année et donc de tirer une année blanche sur la pleine saison. Il aurait été préférable de l’annoncer le plus tôt possible. Au contraire, que ce soit via son entourage, son agent, la franchise ou encore par sa propre communication Rose a gardé le doute sur un possible retour. Les fans ont alors repris l’espoir de revoir l’enfant chéri au United Center, rejoindre une équipe sapée par les blessures. Cette décision de ne pas jouer durant toute une année a soulevé de nombreux débats, de nombreux fans de Windy City ont même tourné le dos à l’enfant du pays, tout l’espoir qu’il fondait pour cette saison 2012-2013 partait en fumée. Une année dans une carrière sportive n’est rien, cette même année pour un supporter qui attend depuis une vingtaine d’années de renouer avec le succès c’est autre chose.

Ne pas jouer pendant une saison entière a été la décision la plus dure de sa carrière, lui qui a toujours mis en avant le succès collectif à son sort individuel a du s’asseoir chaque soir au premier rang et regarder ses amis l’imiter en donnant leur corps pour arracher une place en playoff. D’un côté sa décision est compréhensible puisque lors de l’été 2012 Rose a rencontré ou écouté beaucoup d’anciens joueurs qui avaient subi la même blessure que lui. Tous lui ont dit la même chose : à savoir qu’ils auraient préféré avoir pris davantage de temps pour revenir un peu plus tard et surtout éviter cette période de doute et de blessure. Mais de l’autre tout le peuple de Chicago n’attendait qu’une chose de sa part : un retour sur le parquet du United Center. Ces mêmes fans qui n’ont probablement pas joué au niveau professionnel (voir même universitaire) et qui n’ont aucune idée de l’expérience traumatisante qu’a vécu « D-Rose ».

Comme il a été dit ci-dessus ce n’est pas tellement sa décision qui a été mal prise mais c’est surtout la communication qui a entouré cette affaire. Tout a explosé au début de l’année 2013 avec l’officialisation par les médecins de la franchise du fait que Derrick Rose soit déclaré apte à continuer sa rééducation par des matchs NBA. Derrière il devenait inconcevable pour les supporters de Chicago de ne pas voir leur star sur le terrain.

Une déchirure des ligaments requiert dans la plupart des cas une période de guérison qui s’étale de 8 à 12 mois (soit à peu près la période pendant laquelle les médecins ont fait cette déclaration), pour que le joueur retrouve sa forme pré-blessure, c’est davantage entre 12 et 18 mois. Rose a toujours dit qu’il ne reviendrait que si, et seulement si, il se sentait à 100 %. Aucun médecin ne lui aurait demandé de se presser, alors qu’il avait été déclaré apte. Sur le long terme une telle période de repos ne peut que lui être bénéfique, surtout si on considère que son corps (et non pas seulement son genou) en avait désespérément besoin.

Oui les docteurs l’ont autorisé à reprendre, ce fut une erreur de l’annoncer publiquement car après cela comment ne pas attendre de lui un retour imminent ? Si il y a bien quelques personnes qui ont compris cela, cette annonce a mis en difficulté un roster qui n’en avait vraiment pas besoin. Tous, joueurs, coaching staff ont tenté de désamorcer cette « bombe » médiatique. Les docteurs ont simplement annoncé qu’il ne pouvait plus rechuter, en aucun cas cela ne signifiait que son corps n’allait pas compenser par d’autres membres à cause de la douleur. La compensation est une chose très difficile à établir mais elle est bien présente pour ce genre de blessure, la douleur et les traumatismes qui s’ensuivent sont probablement pires. Beaucoup de gens ignorent qu’après une telle blessure et après que les docteurs autorisent leurs patients à reprendre, la douleur demeure très importante, qu’ils se sentaient très faibles sur leur genou (sensation que l’on veut évidemment éviter après une telle blessure) et que mentalement – inconsciemment même – ils avaient tendance à compenser avec l’autre genou et donc à créer d’autres traumatismes physiques. Sans penser à la douleur mentale d’avoir à subir ce genre d’expérience.

Ce que les fans n’ont pas compris, ou n’ont pas voulu comprendre, c’est qu’il y a une différence entre un docteur déclarant que vous n’allez normalement pas aggraver cette blessure et être à 100 %. Si Rose était revenu au cours de la saison il ne se serait pas nécessairement reblessé, néanmoins ça n’aurait pas été le Rose que tout le monde connaît. Il aurait également du jouer avec une forte douleur, le sentiment que ce retour était précoce aurait sans doute pris le pas. Actuellement les gens portent un regard différent sur les blessures. Nous parlons d’une déchirure des ligaments croisés du genou, une blessure qui, il n’y a pas si longtemps, était synonyme de danger pour une carrière. Aujourd’hui on voudrait que les joueurs reviennent après 8 mois au même niveau qu’avant leur sortie sur une civière.

Seul Rose sait comment il se sent, que certaines personnes le comprennent ou pas, il a fait ce qui était le mieux pour sa carrière (il n’a que 24 ans) mais surtout ce qui était le mieux pour la franchise. Ainsi jouer avec un coéquipier lent, hors de forme et blessé n’aurait rien apporté de mieux à la franchise. De la même manière tous ses coéquipiers l’ont soutenu dans son épreuve la solidarité que l’on a pu voir à propos de son cas s’est retransmise sur le terrain.

La première erreur de communication a sans doute était celle de Rose qui aurait pu annoncer qu’il ne jouerait pas de la saison sauf si sa rééducation se passait idéalement. La seconde, et sans doute la plus importante, vient de l’annonce rendue officielle par les docteurs de la franchise que le joueur pouvait reprendre la direction du terrain. Néanmoins de nombreuses rumeurs ont fait état d’une volonté de la franchise de lancer un appel du pied au joueur.

Le lobby d’Adidas en ligne de mire

En terme de communication il est difficile de passer à côté de la stratégie qu’a mise en place la marque de chaussure sur le cas Derrick Rose. Si il y a bien une entité qui a « profité » du feuilleton c’est bel et bien Adidas. Tout commence quelques jours après la prolongation de contrat de Rose avec les Bulls, un contrat de 95 millions de $ sur 5 ans signé en décembre 2011. Quelques jours plus tard on apprend que la marque de chaussure signe un partenariat avec le néo MVP pour 250 millions de $ sur 14 années. Comment ne pas avoir de doute sur le fait de savoir qui contrôle vraiment le retour de Derrick Rose sur le parquet ?

Comment passer à côté de ce qui a installé le suspense autour de son comeback ? Adidas a publié une série de 6 spots publicitaires à intervalles réguliers tout au long de l’année ; il ne faut pas oublier qu’avant cette série de clip vidéo la possibilité de le voir rater toute une saison tenait la corde, or pendant sa réhabilitation Adidas a filmé la guérison du jeune homme. De sa blessure à sa rééducation tout y est passé, une campagne publicitaire au nom révélateur : « the return ». Dans l’un d’entre eux on pouvait même voir le retour de Rose au United Center, embrassant son frère pendant qu’un groupe de fans l’applaudissait. Une scène parfaite pour une publicité et surtout une belle campagne pour la marque. La situation de Rose a été globalement passée sous silence pendant un long moment, à savoir la première partie de la saison, jusqu’à ce que All Star Week End arrive (timing idéal si il en est, c’est en effet la période idéal pour les chiffres d’affaires de la marque) et l’on vit alors l’homme de la marque apparaître dans des show nationaux.

Nous ne le seront sans doute jamais mais le poids de BJ Armstrong, alors agent de Rose, dans son habilité à mettre en valeur son client, quand parallèlement la marque aux chaussures dresse un teaser pour son retour est une gigantesque action commerciale. Le plus inquiétant serait que ce lobby tire toutes les ficelles et par conséquent que l’organisation sportive des bulls dépende du puissant lobby d’Adidas. En plus d’avoir relancé l’espoir des fans de basket Adidas s’est évidemment fait beaucoup d’argent : que ce soit via la vente de la nouvelle chaussure de Rose ou encore la publicité qu’elle en a retiré grâce aux réseaux sociaux, et cela grâce à leur nouvelle égérie. L’aspect commercial et sponsoring pèse évidemment dans les décisions, bien sûr rien ne dit que ce n’est pas Derrick Rose lui-même qui possède le dernier mot mais quand on connaît l’attitude très réservée du jeune homme et la facilité avec laquelle les médias peuvent influencer des jeunes sportifs il ne serait pas étonnant que le lobby d’Adidas soit impliqué dans la situation du franchise player de Chicago.

« Cette chose que l’on nomme échec n’est pas une chute mais une interruption » (Mary Pickford)

17 mois sans jouer, c’est énorme. Pendant ce temps Rose a vu son équipe se battre comme jamais, développer une solidarité autour de son leader qui s’est traduite sur le terrain et qui leur a même permis de passer un tour en postseason ; et ce malgré les blessures de joueurs cadres (Luol deng, Kirk Hinrich, Joakim Noah). Si le public de Chicago préférera sans doute un Joakim Noah qui a passé la moitié de l’année dernière en jouant blessé à un Derrick Rose qui a perdu beaucoup de crédit auprès du public, il ne faut pas sous-estimer la personne qui a du s’asseoir au premier rang du United Center chaque soir : ressentir l’atmosphère d’un match NBA, le vivre entouré du reste du groupe tout en ayant cette sensation d’impuissance car il ne pouvait pas aider ses coéquipiers, voir pendant toute une saison ce groupe détruit par les blessures, se battre avec le cœur va sans le pousser à vouloir tout donner l’an prochain.

Aujourd’hui le retour de Rose est attendu par toute une ville, pas seulement d’ailleurs, puisque tous les amateurs de basket sont impatients de retrouver celui qui avait été nommé Most Valuable Player en 2011. Tous rêvent de le revoir aussi aérien, aussi rapide qu’avant.

« C’est ce qui le rend si unique. Sa vitesse d’exécution et son explosivité forment sa marque de fabrique. Il peut sauter et glisser sur le côté pour éviter le contact, il est toujours à sautiller. C’est beaucoup de pression pour le genou, il faut se sentir à l’aise ». (Tom Thibodeau)

Il faudra sans doute du temps pour le revoir à son meilleur niveau mais une année et demie plus tard Rose l’a déjà affirmé : il ne s’agit pas de retrouver le niveau de performance qui lui avait permis de dominer le poste le plus relevé de la Grande Ligue mais bel et bien de proposer une version améliorée : un joueur qui aura travaillé énormément son shoot et son « all around game » pour éviter de refaire les erreurs du passé, et trop dépendre de ses qualités athlétiques.

Présent au début du mois dans le show de CNN « 90 secondes with … » Derrick Rose avait du répondre à une batterie de questions posée par Pedro Pinto. Si il est logique qu’il pense être le meilleur joueur actuel de la NBA (tout joueur étant dans le top 10 d’un sport de haut niveau se doit de penser ainsi) c’est surtout la dernière question qui était intéressante.

Pedro Pinto : « Quand tu vas partir en retraite, tu as encore un peu de temps devant toi, comment voudrais tu que les gens se souviennent de toi ? »

Derrick Rose  « comme un gagnant ».

 

8 Comments

  • jejevert01

    Et bien je doit avouer que depuis un certains temps j'évite tout article sur Derrick Rose. J'ai décider de lire celui ci car c'est bien écrit et bien raconté. Pas besoin de lire les 1000 papiers sur Rose, celui ci suffit, good job.

    Sinon moi, je continu de dire que c'est mieux pour lui de ne pas avoir joué de la saison

  • Pistons31

    Pas mal même si ça dit pas mal de chose que l'on sait déjà (mauvaise gestion de la com' par ex.).

    +1 pour le titre sinon 😉

  • jejevert01

    Parce que très souvent c'était pour dire la même chose, soit des rumeurs de retour, soit des déclas sur son retour… J'attendais l'annonce de véritable retour, pas des simples spéculations qui sortaient tout les jours

  • clempo

    Très bon, super agréable à lire. L'idée des citations en titres est bonne et elles son bien trouvées. En ce qui concerne le corps c'est bien écrit. Comme dit jeje, s'il faut n'en retenir qu'un ce serait celui là. Et je confirme sa pensée parce que comme lui j'ai évité les articles sur Rose

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