Atlanta Hawks

Dennis Schröder et la théorie du vide générationnel

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Dennis Schroder

Ce constat, quasiment annuel, a rarement été aussi vrai: il est très dur d’être supporter des Hawks d’Atlanta. Après dix années consécutives de playoffs, la franchise va jouer la loterie la faute à des départs et à des choix douteux du front office. En effet, si l’on peut comprendre qu’il est difficile de se remettre de départs de joueurs majeurs comme Al Horford ou Paul Millsap. Les contrats exorbitants offerts à Kent Bazemore et, dans une moindre mesure, Dwight Howard, ont contribué à plonger la franchise dans un état de désespération avancé.

État que l’on peut facilement comprendre. Le joueur le mieux payé de l’équipe est un arrière qui serait remplaçant dans la majorité des franchises NBA. Le troisième poste de dépense le plus important est la dead money, l’ensemble de l’argent que la franchise doit donner à des joueurs qu’elle a coupée. Enfin, le commun des mortels est incapable de nommer l’ailier-fort titulaire.

Au milieu de ce marasme se trouve Dennis Schroder. Le joueur de 23 ans va entamer sa deuxième saison en tant que meneur titulaire et reste un sujet brûlant parmi les observateurs NBA. Là où certains voient un des jeunes meneurs les plus prometteurs de la ligue, d’autres critiquent un jeu anachronique, trop attaché à la gonfle. Deux visions antinomiques, toutes les deux un peu vraies et qui amènent des questions. Parmi elles, une majeure, trop peu abordée, mais qui pourrait exploser aux yeux de la NBA: le vide générationnel au poste de meneur.

De la domination des meneurs sur la ligue

L’emprise des meneurs de jeu sur la ligue est un fait difficilement discutable. Ce poste est de loin le plus dense de la ligue, avec seulement quelques équipes ne disposant pas d’un titulaire installé. Le destin estival de certains agents libres – comme George Hill pour ne citer que lui – est venu confirmer l’intense concurrence à la position. Une prépondérance qui devrait encore se prolonger quelques années puisque la plupart des meilleurs meneurs de la ligue entre seulement dans leur prime, les meilleures années d’un joueur qu’on a l’habitude de situer entre ses 27 ans et ses 32 ans.

Russell Westbrook, James Harden (si l’on veut bien le considérer comme un meneur), Stephen Curry, Damian Lillard, John Wall, Isaiah Thomas ou encore Kemba Walker ont tous entre 26 et 29 ans. Quant aux Kyle Lowry, Chris Paul ou encore Mike Conley, ils ont pour les deux premiers passés la trentaine d’une ou deux années. Le meneur des Grizzlies va lui souffler ses trentes bougies au mois d’octobre. Ainsi, ces dix meneurs, les dix meilleurs de la ligue – avec Kyrie Irving – se trouvent tous dans une fourchette de plus ou moins cinq ans. Une fourchette qui correspond au prime classique d’un joueur NBA. 

Cette génération dorée de meneurs devrait logiquement laisser sa place au milieu de la prochaine décennie à une nouvelle génération. Nouvelle génération dont, à l’heure actuelle, on peine à voir les fers de lance.

Un cycle de draft riche, trop riche ?

Rétrospectivement, la majorité des meilleurs meneurs actuels sont arrivés dans la ligue en l’espace de quatre drafts, allant de 2008 à 2011. Quatre cuvées pour une pléthore de joueurs de haut niveau: Westbrook, Harden, Curry, Wall, Irving et Walker. On peut même citer, même s’il a connu une descente aux enfers depuis ses grandes années NBA, le nom de Derrick Rose. Quatre drafts qui font figure d’anomalies, leur densité étant anormales. Cependant, bien qu’étant arbitraire, la durée choisie – quatre ans – reste intéressante. En l’utilisant, on remarque que chaque cycle de quatre années offre, en temps normal, plusieurs all-stars, des candidats au MVP voire des MVP.

Or, le cycle dans lequel nous nous trouvons actuellement détonne par sa pauvreté. Bien évidemment, soyons prudents quant aux conclusions trop hâtives. Le cycle de jeunes meneurs actuel vient à peine d’entrer en NBA, certains n’ont pas encore pu briller. De plus, par rapport aux années 1990, on a pu assister à une inversion des pôles dans la vitesse d’apprentissage. Il y a deux décennies, les pivots dominaient la ligue et les jeunes pivots prenaient en général plusieurs années pour s’imposer. Une phase d’apprentissage accélérée pour quelques phénomènes mais qui restait la norme pour la plupart des pivots. Actuellement, ce sont les meneurs qui voient leur formation prolongée en NBA. La concentration de talent, qui pousse les jeunes face à des joueurs de haut niveau quotidiennement, complique l’insertion.

A titre d’exemple, bien qu’étant dans une division en dessous de la moyenne à ce poste, Dennis Schroder fait face à un meneur exceptionnel (John Wall), un (presque) All-Star (Kemba Walker) et un vétéran confirmé (Goran Dragic). Le meneur du Magic est ainsi le seul adversaire de division que le jeune allemand peut dominer. Difficile donc de s’imposer. Les trajectoires de carrières de Kyle Lowry ou Isaiah Thomas viennent confirmer cette tendance. Le premier a dû attendre sa huitième saison dans la ligue pour arriver à Toronto et exploser. Thomas n’a connu les joies du succès qu’à 26 ans.

Cependant, malgré toutes ses précautions, le constat reste inchangé: la NBA pourrait souffrir d’une pénurie de meneurs de haut niveau. Le cycle quadriennale suivant les années 2008-2011 s’étend logiquement de 2012 à 2015. Pour mesurer la gravité de la pénurie, la cuvée de draft 2016 sera intégrée à l’étude des lottery picks de ces dernières années. Une méthode d’analyse critiquable mais qui permet de jauger de la réussite des jeunes pousses les plus attendues. Car, contrairement à une lecture naïve et trop idéaliste, les meilleurs joueurs se trouvent en général parmi les lottery picks. C’est par exemple là où on trouve neuf des onze meilleurs meneurs, selon notre classement ci-dessus. 

Les meneurs sélectionnés parmi les lottery picks entre 2012 et 2016

Année Nom du joueurPosition à la draft
2012Damian Lillard6
2012Kendall Marshall13
2013Trey Burke9
2013Michael Carter-Williams11
2014Dante Exum5
2014Marcus Smart6
2014Elfrid Payton 10
2015D'Angelo Russell2
2015Emmanuel Mudiay7
2015Cameron Payne14
2016Kris Dunn5

Oui, les noms ne sont pas ronflants et l’état de la carrière de certains n’améliore pas le tableau.

Kendall Marshall joue actuellement en D-League. Trey Burke est agent libre et pourrait décider de tenter sa chance en dehors de la NBA. Michael Carter-Williams, rookie de l’année en trompe l’oeil, a signé aux Hornets cet été pour le minimum. Dante Exum joue sa dernière chance avec le Jazz d’Utah. Marcus Smart est un des meilleurs défenseurs de la NBA, mais peine à confirmer son statut de sixième choix de draft. Elfrid Payton sera surement le titulaire du Magic d’Orlando, on ne sait pas trop comment ni pourquoi. D’Angelo Russell a réalisé deux bonnes saisons NBA mais paye ses frasques hors terrain. Les Nuggets semblent avoir perdu espoir en Emmanuel Mudiay après deux petites saisons. Cameron Payne a l’amour du front office des Bulls mais pas le niveau pour être titulaire – voire simplement jouer – en NBA. Quant à Kris Dunn, les joueurs ayant eu une saison rookie aussi difficile que la sienne n’ont jamais réussi à être des joueurs solides.

Seul Damian Lillard vient sauver la mise.

Et si le meneur sauve le cycle récent de draft à son poste, il n’affecte en rien le possible vide générationnel. Le joueur de Portland a réalisé un cursus complet à la fac, il a donc déjà 27 ans.

En décidant de partir de la draft 2013 jusqu’à la cuvée 2016 pour créer un nouveau cycle de quatre années, on peut affirmer que Dennis Schroder est le meilleur meneur drafté sur cette période sans dire d’énormité. Un bilan assez accablant et l’énumération des principaux concurrents à ce titre informel n’améliore rien. Pire, mis à part D’Angelo Russell et Marcus Smart, tous les lottery picks de la période font figures de flops, même si le cas de Kris Dunn mériterait plus d’explications. Parce que, bien qu’étant doté d’un optimisme à tout épreuve, il est très compliqué d’imaginer un futur en NBA à la hauteur de son pedigree précédent la draft, pour un joueur comme Emmanuel Mudiay. Son cas n’étant malheureusement pas isolé. 

L’intrigant cas Kyrie Irving

L’ampleur du manque de jeunes meneurs est d’autant plus accentuée par la vitalité des autres postes en NBA. On compte de nombreux jeunes talentueux à tous les postes, à l’exception de celui-ci. En janvier dernier, le site américain Bleacher Report a publié une revue d’effectif des meilleurs éléments NBA de moins de 25 ans. Liste dans laquelle on ne retrouvait que trois meneurs: D’Angelo Russell (24ème), Dennis Schroder (14ème) et Kyrie Irving (3ème).

A l’intérieur de cette guerre générationnelle, Kyrie Irving représente un cas épineux. Le meneur se trouve un peu dans un no man’s land. Plus jeune de deux ans que les moins âgés du groupe des meneurs dominants, on ne lui trouve aucune concurrence parmi les jeunes pousses. Irving se trouve un peu seul au monde, et pourrait donc connaître une fenêtre – certes courte, il ne faut pas surestimer ces deux petites années – comme seul meneur dominant dans son prime. Une hypothèse recevable mais nettement improbable. En plus de l’affirmation pratiquement certaine de meneurs dans les années futures, il ne faut pas oublier le passé tortueux de Kyrie. Le meneur a déjà subi de nombreuses opérations. Pire, on constate actuellement en NBA que les meneurs basant leur jeu sur beaucoup de pénétrations vieillissent très mal. Irving joue moins sur son physique que ces joueurs mais ces cas doivent rester dans nos esprits. Sans annoncer une descente aux enfers au jeune meneur, il faut quand même prendre en compte ces précédents.

En étant un brin plus optimiste, on peut voir en Kyrie et sa (probable) future domination sur la ligue une transition entre une génération de meneurs et une autre. Cette dernière se fait encore attendre mais pourrait bien se trouver dans la cuvée 2017. Avec une draft qui a vu cinq meneurs choisi à l’intérieur du top 10, le poste pourrait voir son futur prometteur se matérialiser. Un scénario dans lequel la NBA souffrirait quand même d’un vide chez les meneurs touchant plusieurs classes d’âge consécutives. 

Trop prisonnier du présent, il ne faudrait pas non plus tirer un trait sur tous les jeunes meneurs NBA, même si des revirements de carrières improbables devront avoir lieu pour que cette génération soit réhabilitée. Sachant qu’au même stade de leur carrière, la majorité des stars actuelles avaient montrés beaucoup plus. 

A moins que cette pénurie future annonce la fin de la domination des meneurs sur la ligue.

A propos de Benjamin Ringuet

Créateur de Dunkhebdo en août 2012. Architecte de notre podcast éponyme, auteur de la plupart du contenu draft et bien plus encore. Ne supporte aucune équipe et déteste probablement la tienne. Allergique aux nostalgiques de l’âge d’or de la ligue. Pape du small ball.

«Patron relou mais grave kiffant» selon un des rédacteurs.

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