Dossier Dunkhebdo

Après controverses et remise en question, un Thunder métamorphosé rappelle sa grandeur à tous

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Un peu moins de 7 minutes à jouer dans le troisième quart-temps du match 2. Alors que s’installe un faux rythme dans lequel se déplaît fortement le Thunder et son attaque rapide, Kevin Durant tente de trouver Andre Roberson près du cercle. Stephen Curry détourne la passe. Draymond Green l’intercepte. S’en suit immédiatement une contre attaque. Curry veut finir avec un lay-up mais Durant l’en empêche. Le MVP se retrouve à terre et le joueur du Thunder n’hésite pas à le plaquer pour qu’il y reste. Le meneur réagit. Il se relève, réussi à se dégager suffisamment du marquage de Durant pour armer son tir. Le shoot est manqué. Mais Curry obtient une faute et trois lancers. Frustré, le joueur du Thunder écope d’une faute technique.

Cet enchaînement marque une césure dans le fil du match 2 et la fin des espoirs de victoire du Thunder. Après ses quatre lancers-francs réussis, Curry fait monter l’écart à 14 points en faveur de son équipe. Un gouffre face à une telle équipe qu’Oklahoma City ne comblera jamais. Cette action annonce également le début du récital Stephen Curry dans le troisième quart temps, au cours duquel il inscrira 17 points. Beaucoup d’incidences négatives pour une action, semble-t-il, quelconque.

Pourtant, d’un point de vue symbolique, cette action résume tout ce qui fait le piment de cette série: un Thunder sûr de lui et prêt à tout pour gagner.

Une rivalité préexistante

Une des perceptions fausses et largement étendues dans le sport de haut niveau veut que les rivalités se créent au fil d’affrontements accrochés. C’est vrai, mais des rivalités peuvent se créer en dehors des terrains. Le duel entre les Warriors et le Thunder – deux équipes qui ne se sont jamais affrontées en playoffs auparavant – en est la preuve. Champions en titre, les hommes de Steve Kerr n’ont pour autant pas affronté les deux ogres de l’Ouest qui trustent les places en finale de conférence ces dernières années : le Thunder et les Spurs. San Antonio, malgré une saison régulière historique, n’affrontera pas Golden State cette année. On peut même douter que les Spurs sous leur forme historique, incarnée par le trio Tim Duncan/Manu Ginobili/Tony Parker, affrontent un jour ces Warriors, l’avenir de certains éléments étant incertains. Des éléments qui font de ce Thunder l’ultime test en playoffs pour Golden State. Une opposition attendue par les coéquipiers de Stephen Curry, toujours motivés quand il s’agit de démontrer leur supériorité, mais d’autant plus par les joueurs du Thunder.

L’émergence éclair de l’épouvantail Warriors a déjà engendré son nombre de victimes autopsiées. On y trouve, entre autres, les Spurs, les Clippers ou même LeBron James. Pourtant, la vraie victime de cette ascension, dont le nom est souvent tu, se trouve être le Thunder. Depuis le début des années 2010, cette équipe doit former la nouvelle dynastie. Portée par deux superstars, le posé Kevin Durant et le truculent Russell Westbrook, et pratiquant un jeu spectaculaire qui plaît aux plus jeunes des fans. En 2012, apogée d’une progression continue depuis 2009, la franchise a atteint la première finale de sa jeune histoire à Oklahoma City. Trop candides, trop immatures, pas encore prêts, le Heat les a battus en cinq matches expéditifs. Qu’importe, se dit-on à l’époque, c’est une équipe jeune qui a l’avenir devant elle. Une finale pour une franchise qui n’a que quatre ans d’ancienneté dans sa nouvelle ville, aussi jeune et talentueuse, relève déjà de la prouesse. On leur promet un destin dynastique et plusieurs finales d’affilées. Quatre ans plus tard, le compteur est toujours bloqué à une finale.

Facile d’imaginer l’ampleur du traumatisme vécu par le Thunder quand les Warriors ont remporté le titre. Deux équipes jeunes, pratiquant ce jeu offensif, portées par une star parfaite (Curry/Durant) épaulée par un coéquipier qui divise (Green/Westbrook). Mais la comparaison s’arrête là. Golden State a déroché le Graal. Là où le Thunder, miné par les blessures, a toujours été trop court. La pilule est d’autant plus dure à avaler que les Californiens ont triomphé après une seule année au sommet, alors que le Thunder truste les premières places de la conférence depuis plusieurs années, sans résultat. Pire, l’unique année depuis 2009/2010 où la franchise rate les playoffs, on lui vole son du. L’affront est total.

Dès lors, Oklahoma City a du se réinventer. Oubliée parmi les favoris à l’aube de la saison – du moins reléguée très loin des Cavaliers, Warriors, Spurs – la franchise a changé de visage. Enterré le rôle de la jeune franchise sympathique, les Warriors ont pris cette place. Le Thunder est revanchard, déterminé à enfin gagner ce titre. Cette transformation engendre une toute nouvelle communication de la part des joueurs. Ils dégagent une confiance en eux débordante – nauséabonde jugent certains – et une quasi-arrogance toute nouvelle. Tant pis si certains s’en offusquent, se disent-ils. On pardonne tout aux vainqueurs.

Apprendre à vivre cacher

Les débuts de la saison régulière promettent une autre fin tragique à ce Thunder. Les Warriors sont revenus plus forts et évoluent à un niveau historique. Les Spurs arrivent à une apogée de leur basket quasi-irréel. A l’est, rien de nouveau. L’homogénéisation par le milieu de la conférence semble promettre à des Cavaliers, encore hésitants à l’époque, les finales NBA. Pour le Thunder, même gonflés par un aplomb inédit, c’est plus difficile. L’arrivée de Billy Donovan à la place de Scott Brooks peine à exposer les changements attendus par quelques-uns, même si attendre des résultats si tôt témoigne de l’incapacité des observateurs à penser en dehors de l’instant présent et réfléchir à plus long terme. Après 20 rencontres, le compteur affiche déjà 8 défaites, beaucoup trop pour une équipe avec de telles ambitions. Évincé du club très fermé des favoris par la majorité, le Thunder doit avancer caché. Pendant que les trois titans sont en tête d’affiche, le Thunder avance et ne veut pas être oublié.

«On a peur d’aucune de ces équipes. On jouera notre jeu. Personne dans le vestiaire n’a peur. On devra les jouer. Pour atteindre notre but on doit les affrontement. On esquive personne». Kevin Durant

Plus important et moins relayé par les médias, l’équipe se construit en vrai collectif. Le symbole de ce façonnement se trouve bien évidemment dans la relation entre Russell Westbrook et Kevin Durant. Deux coéquipiers superstars qu’on a toujours opposés, moyen pour certains de trouver le leader des deux car il est impossible pour ces esprits rigides d’imaginer une si forte équipe portée par un duo d’égaux. Cette saison, les deux All-Stars sont plus complices que jamais, alors que la tension a déjà existé entre les deux hommes. Une relation qui se crée dans le rejet des critiques. Personne ne veut croire à cette équipe tant qu’une hiérarchie ne se sera pas dégagée. Westbrook et Durant veulent prouver que si, et c’est ce qui leur sert de moteur. L’équipe dans son ensemble, et ce caractère insoupçonné de résistance qu’on retrouve au cours de deux dernières séries de playoffs le prouve, s’est façonnée grâce à ce sentiment d’être injustement oubliée. Certes, Warriors et Spurs dominent la saison régulière mais la réalité des playoffs est toute autre. De plus, Oklahoma City a déjà prouvé qu’elle pouvait battre les Spurs en postseason. Quant aux Warriors, ce Thunder n’a pas encore eu la chance de l’affronter avec tous ses éléments en bonne santé. Les problèmes sont peut-être inquiétants à l’aube des playoffs mais l’équipe croit en ses chances.

Le début des playoffs confirme malheureusement toutes les inquiétudes. Oklahoma City perd le match 2 chez elle contre des Mavericks souffreteux. Une rencontre que l’équipe menait à l’entame du dernier quart, les habitudes ont décidément la vie dure. Kevin Durant et Russell Westbrook combinent un affreux 15/55 aux tirs. Pendant ce temps, les Warriors marchent sur les Rockets, même privés de leur MVP. Les Spurs s’amusent face à des Grizzlies décimés. Les Cavaliers affichent un niveau de jeu inédit. Croire aux chances du Thunder à ce stade relève presque du déni. Mais Kevin Durant, Russell Westbrook et leurs coéquipiers eux y croient toujours. De toute façon, si eux ne se pensent pas capables de gagner le titre, personne ne le fera pour eux. Alors le Thunder continue de revêtir le rôle de l’équipe (trop) sûre d’elle et condescendante, attitude qui amène certains à les voir comme des jeunes insolents. Westbrook et Payne dansent. Oklahoma City répond aux coups des Mavericks et Kevin Durant est même expulsé. L’ex gendre idéal de la NBA, à l’image de son équipe, a changé. Son astucieuse campagne médiatique de déconstruction de son personnage de gentil garçon prend un nouveau virage. Il traite Marc Cuban «d’idiot» quand celui-ci remet en question le niveau de son acolyte Rusell Westbrook. Ça ne plaît pas. Dommage. Ce Thunder ne croit plus qu’aux vérités du terrain et du résultat, les accessits ont leur date de péremption. Leurs attitudes se moulent sur leur mantra : la reconquête.

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Trois matches à sens unique plus tard, le Thunder passe l’obstacle Dallas.

Le chemin de la rédemption passe par San Antonio. San Antonio, théâtre du dernier exploit du Thunder en playoffs en 2012. «OKC», menée deux victoires à zéro contre une équipe des Spurs qui surfait sur une série de 10 victoires de suite à l’ouest, avait renversé la tendance, gagné quatre matches de suite pour finalement avancer vers la finale NBA. San Antonio, dernière équipe a avoir mis un coup à la destinée de titre du Thunder en 2014 en éliminant la franchise 4-2 en finale de conférence. San Antonio, équipe qui n’a perdu qu’un match à domicile cette saison.

Ô que la mission semblait compliquée pour le Thunder ! Surtout après le match 1, véritable démonstration des Spurs. Pas de mort subite en NBA ni de différence de points, une victoire, quelque soit la manière, ne compte quepour une victoire. Toujours sûr de son fait, Oklahoma City aborde le match 2 avec une certaine pression. Perdre les deux premiers matchs à l’extérieur ne laisserait aucune marge d’erreur à domicile, ce qui n’est pas idéal contre une équipe comme les Spurs. Concentré tout au long de la rencontre, même au cours d’une fin de match rocambolesque, le Thunder arrache la victoire. Le momentum a changé de camp. Kevin Durant et ses coéquipiers remportent trois des quatre matches suivants et complètent l’upset. Le Thunder a éliminé les Spurs. La surprise est totale.

Cette série a été le moyen pour le Thunder de rappeler sa grandeur. La NBA l’avait presque oublié. Oklahoma City n’en avait jamais douté. Et tout ce qu’on avait vu comme de l’arrogance n’en était pas. A trop mettre en avant les quelques difficultés de cette équipe, on en avait oublié ses forces. Deux des cinq meilleurs joueurs du monde. Un secteur intérieur dominant. Une salle exceptionnelle. Quand le Thunder est en pleine santé c’est un adversaire redoutable, qui accède quasi-automatiquement à la finale de conférence. Plus important, le Thunder a rappelé la futilité de l’esthétisme dans le basket, beauté tant vantée par certains chantres de ce jeu. Spurs et Warriors dominentla NBA avec un jeu offensif fluide et parfaitement exécuté, basé sur la passe. Quelques-uns ont voulu faire de ce style offensif une norme, base de tout jeu offensif. Postulat qui fait automatiquement du Thunder une attaque brouillonne car basée majoritairement sur les exploits de deux joueurs. Or, le but reste toujours la même : marquer des points. Et ça, le Thunder le fait mieux que personne, mieux que les Spurs en tout cas. Le jeu d’attaque du Thunder ne satisfait peut-être pas tout le monde d’un point de vue esthétique mais il efficace.

Duel fratricide

Le test Spurs brillamment passé, le Thunder se dirige vers son vrai objectif : les Warriors. Les voilà enfin capables de détrôner ceux qu’ils voient comme des usurpateurs. Grande nouveauté : le Thunder n’est plus gangrené par les blessures. L’équipe aborde cette finale de conférence en pleine santé. Aucune excuse possible. Le Thunder est prêt à renverser le champion.

Fidèles à leur philosophie, les hommes de Billy Donovan n’affichent aucune peur à l’approche de l’affrontement, quitte à adopter un franc-parlé qui révolte certains. Quand on lui évoque le nom de Stephen Curry, Russell Westbrook répond :

«C’est un shooteur. Rien d’inédit pour moi. Lui, Lillard et d’autres sont capables de tirer de loin. Il faut s’adapter, jouer physique».

«Jouer physique», le ton est donné. Le Thunder n’affronte pas les champions en titre dans un concours de beau jeu mais bien dans un duel de gladiateurs. Pas d’hésitation quand il faut aller chercher le résultat, l’esthétisme repassera. S’il faut mettre des mauvais coups, le Thunder le fera. Les remords sont un monopole des perdants. Kevin Durant et Russell Westbrook eux veulent gagner, peu importe comment. Peu importe si le gens trouvent leur style de jeu basique et prévisible. Les Spurs, avec un style de jeu adulé et plébiscité par la majorité, sont en vacances. Les sorties médiatiques des joueurs trouvent leur résultats sur le terrain. Oklahoma City est l’équipe la plus physique de la NBA. La dimension athlétique du groupe, saupoudré d’un soupçon d’agressivité nouvelle, en fait une équipe redoutable et plus forte que jamais.

En face, les Warriors voient apparaître quelque chose de nouveau pour eux : une équipe qui ne les craint pas. Evidemment, aucune équipe n’a publiquement admis craindre les Warriors. Niveau communication c’est impensable. Mais les signes ne trompent pas quand une équipe subit les coups de butoirs incessants des coéquipiers de Stephen Curry. Tous cèdent. Tous ressentent leur infériorité. Tous à l’exception du Thunder. Pourquoi ? A cause de cette bulle que s’est créée l’équipe. Gonflée par une confiance décuplée, et sûre de son talent, la franchise n’a pas de raison de craindre les Warriors. Quand Stephen Curry réussit un trois points en attaque, la plupart des meneurs adverses essayent de ne pas tomber dans le piège de l’euphorie qui servirait le jeu accéléré des Warriors. Russell Westbrook lui ne répond que par l’affrontement en un-contre-un, pareil pour Kevin Durant. Ces joueurs ont un besoin frénétique de reconnaissance et ne veulent la retrouver que dans le choc direct, physique, violent. C’est grâce à cela que le Thunder a réussi à accrocher le match 1 de la série à l’Oracle Arena : l’impact physique. En playoffs, les champions en titre n’ont jamais affronté une équipe à la dimension physique comparable à celle d’Oklahoma City, qui peut aussi répondre aux provocations. Tout cela est nouveau pour Golden State.

Si l’on est encore très loin des affrontements des années 90 dans la conférence Est au niveau de la férocité des contacts, le Thunder a indiqué sa volonté de répondre aux invectives répétées des Warriors. A ce défi physique proposé, Golden State ne peut pas répondre uniquement avec son talent, le scénario du match 1 servant de preuve. Le talent, Oklahoma City en a aussi beaucoup. Trop pour que les Warriors prennent cet affrontement à la légère. Le Thunder a su éloigner les Warriors de leur zone de confort en les forçant à impliquer des joueurs de grande taille, à se battre aux rebonds, à défendre et prendre soin du ballon. Tout ce pan du basket que Golden State avait soustrait de son jeu dans les deux premiers tours, Oklahoma City l’a remis au premier plan. Le Thunder a imprimé son nouveau sceau sur cette série : un combat physique teinté d’une pointe de brutalité.

Défait largement au cours du match 2, le Thunder garde l’avantage du terrain avant un match 3 crucial à Oklahoma City. Quelque soit le résultat de la série, dans laquelle Golden State est toujours favorite, la transformation du Thunder ne sera couronnée de succès qu’avec un titre. C’est cruel et totalement arbitraire mais la NBA fonctionne ainsi, le résultat est vu comme l’unique finalité. Et ça, le Thunder l’a bien compris.

A propos de Benjamin Ringuet

Créateur de Dunkhebdo en août 2012. Architecte de notre podcast éponyme, auteur de la plupart du contenu draft et bien plus encore. Ne supporte aucune équipe et déteste probablement la tienne. Allergique aux nostalgiques de l'âge d'or de la ligue. Pape du small ball. «Patron relou mais grave kiffant» selon un des rédacteurs.

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